Crise climatique, crises géopolitiques, crise économique et financière : comment minimiser les dégâts et construire un système soutenable ?

La science économique présente plusieurs points faibles qui sont en train d’aggraver les difficultés majeures auxquelles fait face l’humanité actuellement. Depuis les années 1970, les courants néoclassique et néolibéral ont pris le dessus sur l’économie keynésienne. Le courant néo-libéral a entraîné une baisse des niveaux de fiscalité, une concurrence fiscale entre États, une hausse des inégalités incompatible avec la résolution de la crise climatique. Le courant néo-classique a tendance à considérer que la croissance du PIB pourra se poursuivre grâce notamment à la décarbonation et à sous-estimer les impacts du réchauffement climatique sur le bien-être humain. 

La situation actuelle est particulièrement périlleuse pour plusieurs raisons : le système financier est très fragile et risque de s’effondrer, les guerres reviennent et tuent des milliers d’innocents, la crise environnementale s’aggrave, la démocratie est menacée dans plusieurs pays… Tous ces risques sont liés entre eux comme l’expliquent plusieurs analystes et pour en sortir il faut rompre avec le modèle néo-libéral et construire un modèle économique plus équilibré.

Cet article présente  les défauts et les dangers du système économique actuel ainsi que des réflexions destinées à préparer un monde meilleur dans une ère post-Trump voire post-Poutine et les grandes lignes de la politique économique qu’il faudrait mettre en place pour cela.

La transition énergétique nécessite des investissements importants qu’il faut déclencher

L’Agence internationale de l’énergie (AIE) estime que les investissements nécessaires pour limiter le réchauffement à 2 °C sont de l’ordre de 4,5% du PIB mondial actuel alors qu’ils s’élèvent actuellement à 2%. D’autres évaluations évoquent des montants de 9 à 10% du PIB mondial nécessaires par an jusqu’en 2050 (Pierre-Franck Chevet, 2025, Global Institute de McKinsey, 2023).

D’après Vaclav Smil (2024), personne ne peut offrir une estimation fiable du coût éventuel d’une transition énergétique mondiale et le fardeau réel serait bien plus lourd pour les pays avancés car les pays à faible revenu ne pourront supporter un tel détournement de leurs ressources limitées et car il existe d’énormes dépassements de coûts. Comme le montre l’étude la plus complète au monde sur les dépassements de coûts (plus de 16 000 projets dans 16 pays), 91,5 % des projets d’une valeur supérieure à 1 milliard de dollars ont dépassé l’estimation initiale, le dépassement moyen étant de 62 % (Flyvbjerg et Gardner, 2023). Pour ces raisons, Vaclav Smil estime que les économies avancées devraient consacrer 20 à 25 % de leur PIB annuel à la transition.

Une transformation profonde de l’économie est nécessaire

Faire entrer le système économique dans les limites planétaires nécessite à la fois d’investir et de rendre l’économie sobre en énergie. Il va falloir investir massivement dans les secteurs de la transition énergétique : les énergies renouvelables, l’efficacité et rénovation énergétique des bâtiments, l’industrie décarbonée, l’économie circulaire, le mobilité bas carbone, l’agriculture durable… Au cours de cette période nous allons devoir désinvestir de façon massive dans de nombreux secteurs : les énergies fossiles, les transports très carbonés, la fast fashion, l’électronique jetable… Il va falloir développer une économie de service qui soit économe en flux physiques tout en industrialisant une partie de la production au plus proche des lieux de consommation.

Faire entrer l’économie dans les limites planétaires et la rendre neutre en carbone nécessite d’activer à la fois la hausse du découplage et la modération de la croissance en désinvestissant dans les secteurs carbonés (ce qui aura un impact négatif sur le PIB). C’est la décarbonation de l’économie qui va permettre de stabiliser le système dans la post-croissance et non l’inverse.

Le changement climatique a déjà des effets particulièrement néfastes sur la vie des gens et sur l’économie

Le cadre des limites planétaires définit 9 seuils à ne pas dépasser pour maintenir la Terre dans un état stable. À ce jour, 7 des 9 limites ont déjà été franchies : l’érosion de la biodiversité, le changement climatique, le cycle de l’azote et du phosphore, le changement d’usage des sols, le cycle de l’eau douce et l’acidification des océans.  Contrairement aux limites, les points de bascule sont des « interrupteurs » qui, une fois activés, entraînent des changements irréversibles. On estime que nous sommes en train de franchir ou sur le point de franchir plusieurs seuils critiques : la calotte glaciaire du Groenland et de l’Antarctique Ouest, le dégel du pergélisol (permafrost), le dépérissement de l’Amazonie et la mort des récifs coralliens tropicaux.

Le changement climatique a déjà des effets mesurables sur le PIB mais aussi directement sur la vie des gens. Les primes d’assurance commencent à augmenter maintenant. La mortalité due aux vagues de chaleur également. D’après une étude de la BCE (2025), le réchauffement climatique pourrait déjà réduire de 5 % le PIB de la zone euro au cours des cinq prochaines années. Au cours des deux premières décennies de ce siècle, le changement climatique et la pollution de l’air auraient causé 5 à 6 millions de décès supplémentaires chaque année (Fuller et al., 2022). Selon une étude publiée dans le journal the Lancet en octobre 2025, le changement climatique occasionnerait déjà des centaines de milliers de décès chaque année dus à la chaleur, à la pollution et aux incendies de forêt. Le rapport chiffre certaines des conséquences les plus meurtrières : entre 2012 et 2021, 546 000 personnes sont mortes chaque année à cause de l’exposition à la chaleur, ce qui représente une augmentation considérable par rapport aux chiffres des années 1990, et les fumées toxiques des incendies de forêt ont tué un nombre record de 154 000 personnes en 2024. 

Le système va s’écrouler s’il n’est pas profondément modifié dans les années qui viennent

Plusieurs études récentes suggèrent que les dégâts sociaux, humains et économiques générés lors des prochaines années, par le réchauffement climatique et le dépassement des limites planétaires seront catastrophiques et aggravés par l’inaction si des changements majeurs n’ont pas lieu rapidement. Dans le scénario « BAU2 » (business-as-usual) du modèle Meadows mis à jour en 2021 par Gaya Herrington, la production industrielle baisse de 85 % entre 2040 et 2100 et la population mondiale s’écroule elle aussi. Les dommages générés par la hausse des températures et la dégradation de l’environnement (perte de la biodiversité, épuisement des ressources naturelles, incendies, montée des eaux…) risquent de détruire la valeur de certains actifs jusqu’à l’atteinte d’un moment Minsky. Des entreprises vont voir la valeur de leurs actifs exposés au risque climatique fortement diminuer voire devenir nulle ce qui pourrait entraîner des faillites en cascades. Kemp et al. (2022) estiment que le changement climatique peut aller jusqu’à générer l’effondrement de la société voire l’extinction de l’humanité et que la plupart des études n’examinent pas ces sujets de façon sérieuse.

L’économie mondiale pourrait subir une perte de 50 % du PIB entre 2070 et 2090 en raison des chocs catastrophiques générés par le changement climatique, à moins que les dirigeants politiques ne prennent immédiatement des mesures pour décarboniser et restaurer la nature, selon une étude de l’Institut et de la Faculté des actuaires (2025).  Une autre étude récente d’Adrien Bilal et Diego R. Kanzig (2024) évalue les dommages générés par une hausse de température de 3°C par rapport à la période préindustrielle à 46% du PIB.

Plusieurs experts estiment que les propriétaires de biens immobiliers feront face à des primes d’assurance en forte hausse ou à l’incapacité de renouveler leur couverture tandis que les assureurs seront confrontés à une série d’incendies, de tempêtes et d’ouragans en raison du réchauffement climatique. Les gouvernements à court d’argent essaieront de combler les lacunes des régimes d’assurance en dernier recours. Ces plans coûteront généralement plus cher et couvriront moins les dommages. Les propriétaires verront la valeur de leurs biens diminuer. La contagion se propagera car il est nécessaire d’avoir une assurance pour obtenir un prêt hypothécaire, il en va de même pour la présence des banques qui seront fortement impactées. Les bouleversements climatiques s’intensifieront déstabilisant les assureurs, les banques et les marchés immobiliers. Les défauts de paiement hypothécaires commenceront à augmenter, ainsi que les saisies et les défaillances de cartes de crédit.

Les travaux récents de l’EDHEC (2025) montrent que les pertes de PIB mondial générées par le changement climatique pourraient atteindre jusqu’à 70 % d’ici la fin du siècle par rapport à un scénario sans changement climatique. Les risques se réalisent selon une hétérogénéité géographique et sont très localisés. Les principaux perdants, les régions tropicales, les zones côtières et les zones à basse altitude subiraient les dommages les plus sévères. Pour les investisseurs, notamment dans les infrastructures, les risques ne sont pas lointains, certains portefeuilles pourraient perdre plus de 50 % de leur valeur d’ici 2050 en cas de dérèglement climatique non maîtrisé.

Il existe actuellement plusieurs risques pouvant s’auto alimenter et déclencher une prochaine crise financière

Plusieurs risques sont susceptibles de s’auto alimenter et de déclencher une récession : la bulle de l’IA ; la dette privée qui augmente fortement ; les crypto-monnaies ; la dérégulation ; les tensions géopolitiques ; la mutation du multilatéralisme et du commerce mondial ; la déréglementation et la dégradation de l’environnement. Aux États-Unis notamment l’utilisation du réseau électrique par l’IA et les sous-investissements dans les énergies renouvelables vont contribuer à créer des chocs sur le prix et l’accès à l’énergie. La pénurie de RAM qui monte, causée par la réorientation des moyens de production vers l’IA fournit un exemple avant-coureur de ce qui guette plus généralement. 

Steve Keen craint que nous atteignons un moment Minsky de la dette privée. Selon lui, le véritable danger réside non pas dans la dette publique, mais dans la dette privée (ménages et entreprises), qu’il voit comme le moteur d’une instabilité endogène. Steve Keen avertit qu’en 2026, nous atteignons le point où le service de la dette étouffe la demande globale. Si le crédit ne croît plus assez vite pour financer les dettes existantes, l’économie s’effondre. Par ailleurs, l’éclatement de la bulle technologique liée à l’IA pourrait paralyser les marchés obligataires souverains, rendant le refinancement des États (notamment les États-Unis) extrêmement périlleux.

Certains experts estiment que les gains de productivité de l’IA s’ils arrivaient assez vite pourraient compenser le coût colossal de la fragmentation géopolitique et de la transition climatique. Ce scénario semble peu probable étant donné que  les investissements actuels en matière d’intelligence artificielle, s’ils peuvent améliorer l’efficacité énergétique vont occasionner d’importants effets de rebond et alimenter les différentes bulles qui existent.

Dans son Global Critical Minerals Outlook 2025, l’AIE prévient que malgré une baisse temporaire des prix en 2024-2025, un décalage structurel se prépare pour 2030. L’offre minière actuelle ne couvre que 50 % à 60 % des besoins nécessaires pour atteindre le Net Zéro. Le rapport d’Energy Transitions Commission (2025) souligne qu’il n’y a pas de pénurie géologique fondamentale d’ici 2050, mais que le déploiement est sous contrainte d’exécution en raison du manque de capitaux notamment. Simon Michaux qui a publié des rapports massifs montrant estime, quant à lui, que les réserves géologiques actuelles de métaux (lithium, cobalt, cuivre) sont insuffisantes pour remplacer le parc mondial de véhicules thermiques par de l’électrique.

Les gains de productivité générés par l’IA risquent donc de ne pas se traduire par une hausse de l’économie réelle suffisante étant donné que nous ne serons probablement pas en mesure de produire les biens et services permettant de rentabiliser les investissements réalisés.

Selon la New Economics Foundation (2026), les prévisions officielles de l’UE ignorent les risques climatiques, ce qui pourrait faire exploser la dette publique lors des prochaines années. L’insuffisance des investissements bas carbone entraîne une baisse de la productivité, des pertes fiscales et une hausse des taux d’intérêt, créant une véritable bombe à retardement budgétaire. À l’inverse, une action climatique précoce et coordonnée permettrait de stabiliser les finances publiques.

Notre système économique est extrêmement fragile. Lorsque la croissance du PIB va ralentir et/ou s’arrêter le financement par la dette privé deviendra insoutenable. Etant donné les retards pris et le chaos politique actuel nous allons très probablement devoir gérer un effondrement partiel et minimiser les dommages pour éviter un effondrement sociétal et économique total.

Dans ce contexte, quelle politique économique faut-il mettre en œuvre ? Pour rendre le système soutenable il faut non seulement investir massivement dans la transition tout en faisant baisser les inégalités au sein et entre les différents pays. Les leviers fiscaux et monétaires peuvent être utilisés pour cela mais ils doivent aussi être associés à des politiques de réglementation.

Une réforme fiscale internationale est nécessaire

La crise climatique qui est un problème mondial ne se résoudra pas sans une réforme du système fiscal et monétaire international. Selon Stiglitz et Stern (2023), il existe de multiples façons de répondre à une pénurie d’épargne, y compris à travers des hausses d’impôts. Si les taux d’intérêt réels devaient augmenter en raison d’une pénurie d’épargne et que la viabilité budgétaire était menacée, un gouvernement pourrait réagir de plusieurs manières. Une augmentation de l’impôt progressif augmenterait les recettes publiques et réduirait le besoin d’emprunt. Répondre au changement climatique en partie par l’imposition d’une taxe sur le carbone permettrait de dégager des recettes substantielles, au moins au cours des prochaines décennies. Il existe également, selon ces auteurs, d’autres taxes susceptibles d’améliorer simultanément les performances économiques ou la justice sociale : d’autres taxes environnementales, diverses formes de taxes financières, des taxes foncières et des droits de succession.

Au cours et après la seconde guerre mondiale, plusieurs pays occidentaux influencés par les idées de John Maynard Keynes ont mis en place un système fiscal beaucoup plus redistributif. Ce système a permis de faire diminuer les inégalités et de redonner confiance aux gens. Le retour à un système qui s’inspirerait et ressemblerait à ce qui a été fait est défendu par plusieurs économistes comme notamment le prix Nobel Paul Krugman.

Selon Fabre et al. (2024), un ensemble de pays formant une Union soutenable pourraient s’accorder sur plusieurs éléments et notamment sur une fiscalité inspirée de la taxe Zucman permettant de réduire les inégalités et de collecter des fonds et un budget carbone commun. Les recettes collectées permettraient aussi d’alimenter un fonds dont les principes seraient similaires à celui utilisé dans le cadre du plan Marshall mais cette fois-ci afin de réduire les écarts entre les pays les moins avancés et les pays les plus riches membres de la coalition. Chancel et al. (2025) estiment qu’une taxe carbone sur la richesse, fondée sur le contenu carbone des actifs détenus ou des investissements, serait vraisemblablement nettement plus progressive qu’un prélèvement basé sur la consommation.

Faire baisser les inégalités est nécessaire mais insuffisant

Le niveau actuel d’inégalité n’est pas simplement un problème moral, c’est aussi un verrou structurel qui bloque la transition environnementale. Pour limiter le réchauffement à 1,5°C ou 2°C, nous disposons d’une quantité finie de CO2 à émettre. Or, la distribution de ce budget est outrageusement inefficace d’un point de vue de l’utilité sociale. Selon les données du World Inequality Lab, les 50 % de la population les plus pauvres sont à l’origine de seulement 10 % des émissions de gaz à effet de serre mondiales, alors que le dixième des humains les plus riches émet 47 % du total des émissions et le top 1 % en émet 15 %.

Dans le livre qu’il a publié en 2024, Le chaos qui vient : élites, contre-élites, et la voie de la désintégration politique, Peter Turchin explique la fortune des plus riches dans les pays avancés et aux États-Unis notamment a diminuée entre 1929 et 1982, tant en termes réels qu’en pourcentage du salaire médian des travailleurs. Les grandes gagnantes ont été les classes moyennes. Mais cela n’a pas duré. Dans les années 1970, une nouvelle génération d’élites a commencé à remplacer la génération précédente qui appliquait les politiques de Keynes et de Roosevelt. Ces nouvelles élites, qui n’avaient pas connu les turbulences de l’ère de discorde précédente, en ont oublié les leçons et ont commencé à démanteler progressivement les piliers sur lesquels reposait l’ère de prospérité d’après-guerre. Les idées de l’économie néoclassique, auparavant défendues par des économistes marginaux, sont alors devenues courantes. La présidence Reagan des années 1980 a marqué un tournant, avec l’abandon de l’idée de coopération entre les travailleurs et les entreprises. Nous sommes alors entrés dans l’ère de ce qu’il appelle « l’avidité est une bonne chose ». Les salaires réels ont baissé, en particulier pour les travailleurs moins qualifiés, dont les compétences étaient moins recherchées et qui ont subi une concurrence plus forte de la part des immigrants, de l’automatisation et de la délocalisation que les travailleurs diplômés de l’enseignement supérieur.

Selon Christian de Perthuis (2023), il n’existe pas de chemin conduisant à une stabilisation du réchauffement en dessous de 2°C qui puisse faire l’impasse sur les enjeux distributifs. Pour atteindre le rythme nécessaire de réduction d’émissions, il faut agir massivement sur la demande et la consommation en l’orientant vers la sobriété. La bonne voie consiste à corriger les inégalités par le haut et par le bas en s’inspirant du donut de Kate Raworth (2017) : ramener les consommations d’énergie et de biens alimentaires en dessous des plafonds compatibles avec les limites planétaires ; élargir l’accès à l’énergie et assurer la sécurité alimentaire en assurant un plancher de consommations essentielles.

L’idée qu’il suffirait de s’attaquer aux émissions des 1% des plus riches, voire de 0,1%, gagne du terrain parmi les militants du climat. Sans changements structurels dans la composition des biens consommés, toute réduction des inégalités accroît les émissions en ouvrant l’accès aux biens émetteurs à un plus grand nombre de personnes, explique Christian de Perthuis. Les impacts du réchauffement menacent aussi bien la position des nantis que celle des démunis. La transition bas carbone est un formidable levier de développement pour les pays les moins avancés.

Sortir du système de la concurrence fiscale

Cette section s’inspire des travaux de Gabriel Zucman et de ses récentes publications. Des mesures permettant de réduire le recours aux paradis fiscaux et à la concurrence fiscale entre États permettraient de disposer de davantage de marge de manœuvre pour investir dans la transition énergétique et d’éviter l’effondrement du système. L’évasion fiscale internationale des grandes fortunes dans les paradis fiscaux a joué un rôle considérable dans l’augmentation des inégalités et dans la montée des dettes publiques.

En 2021, 137 pays ont permis une avancée en matière de coordination grâce à un accord qui établit un impôt minimum mondial de 15 % sur le résultat des entreprises réalisant un chiffre d’affaires annuel consolidé d’au moins 750 millions d’euros. Bien que ce taux minimum constitue une forme embryonnaire d’impôt plancher sur les milliardaires qui évitent l’impôt, il s’agit d’un instrument trop grossier, touchant en même temps les petits comme les gros actionnaires d’après Gabriel Zucman (2025).

Pour résoudre ces problèmes Gabriel Zucman propose un standard de taxation minimale pour les ultra-riches ; un impôt minimum annuel de 2 % sur le patrimoine des milliardaires (environ 3 000 personnes dans le monde) permettant de corriger l’injustice où les plus grandes fortunes paient proportionnellement beaucoup moins d’impôts que la classe moyenne.

Certains économistes critiquent la taxe Zucman minimale pour les ultra-riches car ils estiment que cette taxe pourrait nuire aux entrepreneurs en contraignant certains d’entre eux de faire entrer l’État à leur capital ou de vendre leurs parts pour payer l’impôt. Néanmoins, cette taxe peut être tout à fait bénéfique car elle permettrait notamment à l’Etat de mieux investir dans la transition environnementale et de relocaliser l’industrie et la production au plus près des lieux de consommation.

Politique monétaire

La dette peut et doit être utilisée pour investir. Stiglitz et Stern (2023) estiment que la destruction de l’environnement peut être considérée comme un passif transmis aux générations futures, confrontant les générations actuelles à un choix désagréable entre la dette financière et la dette environnementale. La dette environnementale est beaucoup plus dangereuse que la dette financière. Il est possible de faire disparaître la dette financière en la restructurant. La restructuration de la dette n’entraîne pas directement une diminution du capital physique, humain ou naturel, bien qu’elle puisse réduire la capacité des gouvernements à emprunter dans le futur, ce qui nécessiterait d’augmenter les impôts pour financer les dépenses (la restructuration de la dette limiterait ainsi la possibilité de reporter les impôts dans le futur).

L’économiste Laurence Scialom plaide pour que la BCE et les banques centrales intègrent de manière plus systématique et significative le facteur climatique dans l’ensemble de ses outils et décisions. Elle plaide pour une politique de verdissement des achats d’actifs visant à mettre en place un programme d’achats d’actifs publics ciblés sur ceux émis pour financer des investissements climat. Les banques centrales doivent considérer le changement climatique comme un risque systémique majeur pour la stabilité financière. Cela implique de repenser les réglementations prudentielles (par exemple, les ratios de capitalisation) qui ne sont pas adaptées aux risques climatiques.

Le chemin est étroit, La dérégulation actuelle risque d’accroître les dommages générés par la dégradation de l’environnement. Des chercheurs s’accordent de plus en plus à dire que le dogme actuel de réglementation financière imprégnée d’une conception des marchés financiers comme étant à la fois capables de s’autoréguler et d’allouer les fonds de manière optimale s’avère particulièrement inadéquat lorsqu’il s’agit de lutter contre le changement climatique (Campiglio et al., 2018 ; Chenet et al., 2021).

La BCE est aujourd’hui l’une des plus avancées sur le sujet des risques climatiques et elle a beaucoup progressé en la matière même si elle se situe encore au milieu du gué. La BCE a renforcé l’intégration des risques liés au climat et à la nature dans ses activités principales en finalisant son plan sur le climat et la nature 2024-2025. Au cours des deux dernières années, la BCE a affiné son évaluation des risques liés au climat et à la nature, y compris la manière dont ils éclairent les décisions politiques. Elle a également amélioré sa supervision bancaire et la gestion de ses portefeuilles et opérations.

En novembre 2025, la BCE a imposé des astreintes cumulées de 187 650 € à la banque espagnole ABANCA car cette dernière n’avait pas respecté les échéances fixées pour réaliser une évaluation complète de la matérialité de ses risques climatiques et environnementaux. La BCE a annoncé, le 13 février de cette année, qu’elle avait imposé des astreintes de 7,6 millions d’euros au Crédit Agricole, en raison du non-respect des obligations de la banque en matière d’évaluation des risques liés au climat et à l’environnement. Les autres banques centrales gagneraient à s’inspirer des efforts de la BCE même s’il va falloir au-delà.

Fixer des objectifs basés sur des indicateurs qui vont au-delà du PIB

Il convient de piloter l’économie avec des indicateurs alternatifs au PIB comme le suggèrent les membres de la commission Stiglitz-Sen-Fitoussi (2008) pour qui la poursuite de la croissance du PIB comme objectif principal de nos sociétés est loin d’être un objectif idéal.

Kate Raworth (2017) propose quant à elle de concevoir le système économique selon un Donut au sein duquel l’humanité devrait prospérer. En deçà du fondement social du Donut se trouvent les pénuries en matière de bien-être humain, qu’affrontent ceux auxquels manquent les choses essentielles comme la nourriture, l’éducation et le logement. Au-delà du plafond écologique se trouve un excès de pression sur les systèmes sources de vie, par le biais du changement climatique, de l’acidification des océans et de la pollution chimique par exemple. Mais entre ces deux ensembles de limites se situe un endroit agréable (qui a clairement la forme d’un Donut), un espace à la fois écologiquement sûr et socialement juste pour l’humanité. L’anneau du Donut, son fondement social, définit les nécessités de la vie dont toute personne ne devrait manquer. Ces douze bases incluent : une alimentation suffisante ; une eau potable et des conditions sanitaires décentes ; l’accès à l’énergie et à un équipement de cuisine propre ; un logement correct ; l’accès à l’éducation et aux soins de santé ; un revenu minimum et un travail digne de ce nom ; l’accès aux réseaux d’information et de soutien local.

Un pays qui verrait l’indice de Gini et ses émissions de gaz à effet de serre diminuer serait sur la bonne trajectoire. Comme le montrent les travaux de Peter Turchin (2024) et comme l’explique très bien l’économiste Gary Stevenson, la hausse des inégalités déstabilise politiquement et économiquement les pays. Au-delà de la rentabilité, les politiques publiques doivent s’efforcer de regarder et promouvoir la soutenabilité économique et politique du système.

Un meilleur équilibre entre Etat, secteur privé et communs

Lorsque l’économie était keynésienne la part de la propriété publique (les actifs nets de dettes de l’Etat) était plus élevée qu’elle ne l’est aujourd’hui. Se réapproprier une part du capital public permettrait à l’Etat de mieux investir dans l’économie et de relocaliser l’industrie au plus proche de la production. Le secteur privé livré à lui-même est incapable de résoudre la crise climatique. A l’inverse, les modèles ayant mis en place une étatisation complète des actifs (comme l’URSS ou la Chine maoïste) ont soulevé de nombreuses inefficacités.

Minsky souligne l’importance des institutions financières et de la politique monétaire. Il critique la déréglementation financière et insiste sur le rôle stabilisateur que peuvent jouer l’État et la banque centrale comme « prêteur en dernier ressort ». Il préconise une régulation financière stricte, des politiques fiscales contracycliques et un système de plein emploi garanti par l’État pour stabiliser l’économie.

Les milieux d’affaires, à force de vouloir trop privatiser les marchés, faire reculer le rôle de l’Etat ou croître trop fortement certains secteurs de l’économie (le secteur pétrolier et gazier ou l’aviation par exemple) courent à leur propre perte. Si certains investisseurs ou hommes d’affaires ont très bien compris ceci, ce n’est pas le cas de bons nombres d’entre eux qui sont en train de créer les conditions parfaites pour un effondrement du système financier à terme, de la valeur des actifs et du PIB mondial. 

C’est lorsque les ménages, les communs, le marché et l’État, qui sont les 4 principaux domaines de l’économie, agissent ensemble qu’ils fonctionnent le mieux d’après Kate Raworth (2017).

Les économistes ultra-libéraux comme Milton Friedman estiment, contrairement à Keynes et Minsky, que le rôle de l’Etat dans l’économie doit être le plus faible possible. La crise des subprimes et celle de la Covid-19 donnent raison à Keynes qui défendait la nécessité pour l’Etat d’intervenir dans l’économie sans se limiter pour cela pas à un Etat gendarme. Il en est de même pour la crise écologique dans laquelle nous sommes. Le rôle de l’Etat est crucial pour accélérer la transition vers un modèle économique soutenable. Comme le souligne Kate Raworth, celui-ci peut, par bien des manières, encourager activement une alternative régénérative, notamment en structurant la fiscalité et les réglementations, en intervenant comme investisseur transformatif et en favorisant le dynamisme des communs.

Une coopération accrue entre les agents économiques

Au-delà de la concurrence, le développement de la coopération entre les acteurs publics et privés mais aussi entre les différents États est nécessaire. La résolution de la crise climatique passe par une sortie des systèmes de prédation qui sont actuellement à l’œuvre de la part des régimes autoritaires, des entreprises qui détruisent l’environnement, de la corruption etc. Une meilleure coopération entre États nécessite d’importants progrès géopolitiques et démocratiques auxquels il faut œuvrer. Les énergies fossiles engendreront des guerres et un cercle vicieux alors que les renouvelables permettront de développer la paix comme le soulignent Dominic Rohner, Michael Lehning, Julia Steinberger, Nicolas Tetreault et Evelina Trutnevyte (2023).

Dans un monde où la coopération mondiale est nécessaire de toute urgence pour résoudre des problèmes existentiels, comme le changement climatique, nous devons réécrire les accords internationaux de manière à ce qu’ils soient beaucoup plus équilibrés qu’ils ne l’ont été par le passé (Stiglitz, 2024). La politique internationale va devoir aller à l’encontre de ce qui est fait actuellement. Les responsables politiques doivent œuvrer aux progrès sociétaux, démocratiques et sanitaires ce qui passe par davantage de coopération internationale et une meilleure répartition des richesses et ressources entre États et humains.

Les réformes conduisant à un système beaucoup plus équilibré et vertueux sont indispensables alors que nous avons déjà dépassé 7 des 9 limites planétaires et que nous ne pouvons plus aller au-delà

Tous les risques présentés dans cette étude ont des liens d’interdépendance. Le risque de fragmentation géopolitique se matérialise. La bulle de l’IA crée des effets de rebond et mobilise trop d’investissements qui devraient d’abord être alloués à la transition énergétique. La polarisation de la population générée par la montée des inégalités incite au vote populiste peu enclin aux politiques en faveur du climat et menace la démocratie.

Le risque d’effondrement du système économique est d’autant plus grand que nous ne savons pas exactement quel est le delta de la croissance dont l’humanité dispose avant que le système ne se stabilise et/ou s’effondre. Plusieurs modèles économiques permettent de montrer qu’il est possible en théorie de stabiliser le système dans une économie sans croissance même si cela soulève plusieurs difficultés. L’arrêt de la croissance soulève des défis majeurs en termes de finances publiques notamment. Il est possible d’avoir des finances publiques qui restent stables et une dette publique qui ne s’envole pas dans une situation de croissance du PIB égale à zéro, mais il faut que la somme du déficit public et du taux d’intérêt soit inférieure au taux d’inflation.

Andrew Jackson et Tim Jackson (2025) soutiennent que la transition d’une économie en croissance vers une économie en situation de post-croissance pourrait entraîner un choix difficile entre la contraction fiscale et l’augmentation de la dette publique. Ces auteurs concluent que la stabilisation de la dette sera difficile, mais qu’une approche plus flexible de la politique monétaire et budgétaire offrira aux décideurs de meilleures opportunités pour atteindre leurs objectifs économiques, sociaux et environnementaux.

Si la croissance s’arrête, il devient très difficile d’utiliser le déficit public comme levier d’investissement c’est pourquoi une réforme fiscale doit être associée à une politique monétaire adéquate et à un Etat qui doit assumer son rôle de régulateur et mieux organiser l’économie. Ces réformes doivent permettre de mettre en place un système économique plus équilibré qui s’inspirerait du système keynésien conduisant à une redistribution équitable de richesses au niveau mondial. Des politiques importantes de sobriété et d’efficacité énergétique doivent en parallèle être mises en œuvre. 

La construction d’un tel système permettrait d’amoindrir l’impact de la prochaine crise financière qui semble de plus en plus difficilement évitable. L’ère post-Tump et post-Poutine qui va s’ouvrir nous offre toutefois une fenêtre d’opportunité qu’il faut absolument saisir. Si les crises permettent parfois de déclencher les changements nécessaires, il est préférable de les anticiper afin d’en amoindrir les dommages. La guerre en Iran, par exemple, pourrait faire comprendre aux dirigeants européens que le bas carbone n’est plus une option écologique, c’est l’armure énergétique de l’Europe. 

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