Steve Keen est l’un des principaux défenseurs de la théorie de la monnaie endogène. Contrairement à la vision classique selon laquelle les banques ne seraient que de simples intermédiaires prêtant l’épargne existante, Steve Keen considère que les banques commerciales créent la monnaie ex nihilo lorsqu’elles accordent un crédit. Pour lui, un prêt génère simultanément un dépôt et une dette, augmentant instantanément la masse monétaire globale.
Ce mécanisme est au cœur des crises financières via ce qu’il nomme, en s’inspirant d’Hyman Minsky, l’instabilité inhérente au capitalisme financier. En période de croissance, l’optimisme pousse les banques et les entreprises à accumuler de la dette privée. Cette création monétaire massive alimente des bulles spéculatives (notamment immobilières ou boursières) plutôt que l’économie réelle. Lorsque le fardeau de la dette devient insoutenable, les acteurs tentent de se désendetter : la création de crédit s’arrête, la masse monétaire se contracte et l’économie plonge dans une déflation par la dette, ce qui déclenche une crise systémique majeure.
Le mécanisme comptable : pourquoi le crédit crée le dépôt ?
Lorsque vous sollicitez un prêt immobilier de 200 000 €, la banque ne va pas chercher des billets dans un coffre, ni transférer l’épargne d’un autre client sur votre compte.
Le comptable de la banque augmente simultanément deux lignes dans son bilan :
- À l’actif (ce que la banque possède) : elle inscrit votre créance (votre promesse de rembourser 200 000 € plus les intérêts).
- Au passif (ce que la banque doit) : elle inscrit 200 000 € sur votre compte de dépôt. Cet argent est une dette de la banque envers vous, que vous pouvez dépenser immédiatement.
Le bilan s’allonge des deux côtés en même temps. La monnaie est bien créée à ce moment précis, par la signature du contrat. Lorsque vous remboursez le crédit, le mécanisme inverse se produit : la monnaie est détruite.
La nuance cruciale de John Maynard Keynes, James Tobin et Paul Jorion
Ces auteurs rejettent une vision simpliste ou « magique » de la création monétaire. Leur critique ne porte pas sur le fait technique que le crédit précède le dépôt, mais sur l’idée que les banques disposeraient d’un pouvoir absolu et illimité de création monétaire sans aucune contrainte externe.
James Tobin et l’approche de choix de portefeuille
Dans son célèbre article de 1963 (Commercial Banks as “Creators” of Money), James Tobin explique que les banques ne peuvent pas créer de la monnaie indéfiniment simplement parce qu’elles en ont le pouvoir technique.
- Une banque a besoin de clients qui souhaitent emprunter.
- Les emprunteurs vont dépenser cet argent, qui finira souvent dans une autre banque.
- La banque d’origine devra alors régler son solde auprès des autres banques en utilisant de la monnaie centrale (les réserves qu’elle détient à la Banque centrale).
John Maynard Keynes et le circuit de financement
Keynes, dans son Traité sur la monnaie et ses écrits ultérieurs, valide le fait que la demande de crédit initie le processus. Cependant, il rappelle que pour que le circuit économique fonctionne et que les investissements se réalisent, les banques doivent être prêtes à prêter, mais qu’elles restent contraintes par l’état des marchés financiers et par les politiques de la Banque centrale.
Paul Jorion et la critique du terme ex nihilo
La critique de Paul Jorion, notamment dans L’argent, mode d’emploi (2009), porte sur l’expression « à partir de rien ». Ce n’est pas tout à fait rien : le crédit repose sur un pari sur l’avenir et sur un actif réel (votre capacité de travail future ou la valeur du bien acheté). Si le crédit est accordé sans contrepartie économique réelle — comme dans une bulle — le système s’effondre.
Les trois limites qui empêchent les banques de créer de la monnaie à l’infini
Même si le comptable peut effectivement créer une ligne de crédit, il ne peut pas le faire à la légère pour trois raisons majeures :
- La fuite des dépôts (le besoin de refinancement) Si la banque A vous prête 200 000 € et que vous achetez un appartement à quelqu’un qui est à la banque B, la banque A doit transférer 200 000 € de monnaie centrale à la banque B. Si elle ne dispose pas de ces réserves ou ne peut pas les emprunter sur le marché interbancaire, elle se retrouve en difficulté.
- Les réglementations prudentielles (Bâle III) Les banques ont l’obligation de posséder un minimum de fonds propres proportionnel aux crédits qu’elles accordent, afin d’absorber les pertes en cas de défaut des emprunteurs.
- La politique de la Banque centrale La Banque centrale fixe le coût de la monnaie de réserve (les taux directeurs). Si les taux sont élevés, le refinancement devient coûteux, ce qui freine immédiatement la capacité des banques à créer du crédit.
Conclusion
Le consensus moderne, partagé par la Banque de France, la Banque centrale européenne et la Banque d’Angleterre dans leurs publications officielles, est le suivant : les banques commerciales créent de la monnaie scripturale lorsqu’elles accordent des crédits. L’affirmation « les crédits font les dépôts » décrit précisément le sens de la causalité. Cependant, ce pouvoir est strictement encadré : la banque n’emprunte pas l’argent avant de vous le prêter, mais elle doit être capable de trouver le refinancement nécessaire une fois que vous l’avez dépensé.
