L’économie mondiale est entrée depuis quelque temps dans une phase de vulnérabilité extrême. Alors que la transition énergétique exige des investissements massifs et une réorientation profonde des priorités industrielles, l’intelligence artificielle capte une part croissante des ressources financières, énergétiques et matérielles disponibles. Cette concurrence pour l’électricité, les métaux critiques et les capitaux se joue dans un contexte de fragilité déjà avancée : dette privée élevée, risques climatiques croissants, tensions géopolitiques et vulnérabilités structurelles propres à chacune des grandes puissances.
Ce texte défend une thèse à deux volets. D’une part, la fragilité financière accumulée depuis plusieurs années — endettement des institutions financières non bancaires, valorisations boursières déconnectées des gains de productivité réels de l’IA — réunit les conditions d’un « moment Minsky » à moyen terme ce qui pourrait engendrer une récession et/ou une correction des marchés. D’autre part, cette fragilité financière se heurte à des contraintes physiques qui, elles, ne se négocient pas : limites planétaires déjà franchies, goulots d’étranglement sur les métaux critiques et l’électricité, dommages climatiques déjà mesurables sur le PIB et la santé humaine. C’est la rencontre de ces deux logiques — l’une monétaire et réversible, l’autre matérielle et largement irréversible — qui pourrait remodeler l’économie mondiale dans les années qui viennent, avec des trajectoires très différentes selon les zones géographiques et selon les acteurs.
Les impacts déjà visibles du changement climatique
Les effets du changement climatique ne relèvent plus de projections théoriques : ils sont déjà mesurables, tant sur l’économie que sur la santé humaine. Le cadre des limites planétaires indique que 7 des 9 seuils critiques sont dépassés, notamment en matière de biodiversité, de cycle de l’azote, d’usage des sols et d’acidification des océans. Findlay et al. (2025) montrent que la limite de l’acidification des océans a été franchie plus récemment, portant à sept le nombre de limites planétaires transgressées. Plusieurs points de bascule — calottes glaciaires, permafrost, Amazonie, récifs coralliens — sont en cours d’activation.
Les conséquences économiques sont significatives : selon la BCE (2025), le réchauffement pourrait réduire de 5 % le PIB de la zone euro dans les cinq prochaines années. Les coûts humains sont tout aussi alarmants : entre 2012 et 2021, 546 000 décès annuels sont attribués à l’exposition à la chaleur, et les fumées d’incendies ont causé 154 000 morts en 2024 (rapport The Lancet Countdown, 2025). La pollution de l’air et le changement climatique auraient déjà provoqué 9 millions de décès supplémentaires par an au début du siècle (Fuller et al., 2022). Une étude de Christopher Callahan (2026) estime à plus de 20 000 les décès en excès en Europe lors de la canicule de fin juin 2026.
Un système économique déjà très fragilisé
Les études récentes convergent : sans transformation rapide, les dégâts sociaux, économiques et humains seront catastrophiques.
Gaya Herrington et son équipe estiment que, parmi les scénarios prospectifs du modèle Meadows qu’ils ont mis à jour en 2021, les plus probables sont ceux appelés « BAU2 » (business-as-usual) et « CT » (comprehensive technology). Les scénarios BAU2 et CT conduisent à un arrêt de la croissance aux alentours de 2040. Les deux scénarios indiquent donc que le maintien du statu quo, c’est-à-dire la poursuite d’une croissance économique continue, n’est pas possible. Même associé à un développement et à une adoption technologique sans précédent, le business as usual tel que modélisé conduirait inévitablement à un déclin du capital industriel, de la production agricole et des niveaux de bien-être au cours de ce siècle. Dans le scénario BAU2, la production industrielle baisse de 85 % entre 2040 et 2100 et la population mondiale s’écroule elle aussi. Dans le scénario CT la production industrielle baisse de 40 % entre 2040 et 2100 et la population mondiale diminue légèrement. Toutefois, les mobilisations sociales et environnementales, ainsi que la prise de conscience de ces dernières années, notamment chez les jeunes générations, sont un facteur d’optimisme pour Gaya Herrington. Gaya Herrington estimait qu’il était encore possible d’atteindre le scénario SW (pour sustainable world) dans lequel la production industrielle sera stabilisée aux alentours de 2040 mais plus nous attendons plus nous nous écartons de ce scénario.
Selon l’Institut et la Faculté des actuaires (2025), un réchauffement de 3 °C d’ici 2050 entraînerait une perte d’au moins 50 % du PIB mondial et plus de 4 milliards de morts entre 2070 et 2090. Un réchauffement compris entre 2 °C et 3 °C d’ici 2050 entraînerait une perte d’au moins 25 % du PIB mondial et plus de 2 milliards de morts entre 2070 et 2090. Un réchauffement limité à 2 °C en 2050 provoquerait une perte d’au moins 10 % du PIB et 800 millions de morts entre 2070 et 2090.
Une autre étude récente d’Adrien Bilal et Diego R. Känzig (2024) évalue les dommages générés par une hausse de température de 3 °C par rapport à la période préindustrielle à 53 % du PIB par habitant. Dans leur étude, la croissance du PIB se poursuit mais elle est amoindrie par la hausse des températures. Adrien Bilal et Diego Känzig ne tiennent cependant pas compte de tous les effets : notamment la raréfaction des ressources, les effets de rebond et en cascade, qui risquent d’avoir un impact plus lourd que ce qu’ils modélisent. Ces auteurs étudient les chocs passés pour pouvoir prédire l’avenir. Or rien n’indique que, dans l’avenir, les effets seront les mêmes. Ils pourraient être décuplés, comme le souligne l’étude de Kemp et al. (2022). Ces auteurs estiment que le changement climatique peut aller jusqu’à générer l’effondrement de la société voire l’extinction de l’humanité et que la plupart des études n’examinent pas ces sujets de façon sérieuse.
L’étude « The Earth4All scenarios: human wellbeing on a finite planet towards 2100 », publiée en 2024 dans la revue Global Sustainability (Cambridge University Press) par des chercheurs comme Per Espen Stoknes, David Collste, Jorgen Randers et Sarah Cornell, s’inscrit directement dans la lignée des rapports au Club de Rome, prolongeant et modernisant le modèle World3 de Meadows et les travaux ultérieurs de Gaya Herrington. Les auteurs introduisent dans leur modèle un indice de tension sociale (social tension index), permettant de montrer que la hausse des inégalités et de l’insécurité économique agit comme le principal verrou politique à la transition. Le scénario du statu quo (too little too late) met en évidence un pic d’instabilité politique vers le milieu du siècle, annihilant toute gouvernance climatique globale et menant à un déclin marqué du bien-être. À l’inverse, le scénario de rupture (the giant leap) prouve qu’une redistribution agressive des richesses et l’activation simultanée de cinq leviers systémiques (énergie, alimentation, pauvreté, inégalités, émancipation) permettent de stabiliser le réchauffement sous les 2 °C et de préserver la cohésion sociale indispensable à la durabilité planétaire.
Plusieurs experts estiment que les propriétaires immobiliers feront bientôt face à une envolée des primes d’assurance, voire à l’impossibilité de renouveler leur couverture, tandis que les assureurs devront absorber une multiplication d’incendies, de tempêtes et d’ouragans liés au réchauffement climatique. Les gouvernements, déjà contraints budgétairement, tenteront de combler les défaillances des régimes d’assurance en dernier recours, mais ces dispositifs publics seront plus coûteux et offriront une protection plus limitée. La valeur des biens immobiliers diminuera à mesure que les risques climatiques augmenteront et que l’assurance deviendra inaccessible. La contagion financière s’amplifiera : sans assurance, il devient impossible d’obtenir un prêt hypothécaire, ce qui fragilise les banques et les marchés immobiliers. À mesure que les bouleversements climatiques s’intensifieront, assureurs, banques et propriétaires seront déstabilisés. Les défauts de paiement hypothécaires augmenteront, entraînant davantage de saisies et une hausse des défaillances sur d’autres types de crédit[1].
Selon la New Economics Foundation (2026), les prévisions officielles de l’UE ignorent les risques climatiques, ce qui pourrait faire exploser la dette publique dans les prochaines années. L’insuffisance des investissements bas carbone entraîne une baisse de la productivité, des pertes fiscales et une hausse des taux d’intérêt, créant une véritable bombe à retardement budgétaire. À l’inverse, une action climatique précoce et coordonnée permettrait de stabiliser les finances publiques.
Le risque d’effondrement du système économique est d’autant plus grand que nous ignorons quel est le delta exact de croissance dont l’humanité dispose avant que le système ne se stabilise ou s’effondre. Plusieurs modèles montrent qu’une économie sans croissance peut théoriquement être stabilisée même si cela soulève plusieurs difficultés. Une dette soutenable dans un contexte de croissance nulle n’est possible que si la somme du déficit public et du taux d’intérêt reste inférieure au taux d’inflation.
Andrew Jackson et Tim Jackson (2025) soulignent que la transition d’une économie en croissance vers une économie de post‑croissance impose un choix difficile entre contraction budgétaire et hausse de la dette publique. Ils estiment toutefois qu’une politique monétaire et budgétaire plus flexible offrirait aux décideurs davantage de marges pour atteindre leurs objectifs économiques, sociaux et environnementaux. Si la croissance s’arrête, il devient beaucoup plus complexe d’utiliser le déficit public comme levier d’investissement pour financer la transition énergétique.
Ces chiffres montrent que la question n’est plus de savoir si la transition est coûteuse, mais si l’inaction est soutenable — et la réponse est clairement négative.
La dette privée, terreau d’un moment Minsky
Plusieurs risques systémiques pourraient se renforcer mutuellement et déclencher une crise financière majeure :
- Bulle technologique liée à l’IA, alimentée par des anticipations irréalistes de gains de productivité ;
- Hausse rapide de la dette privée, en particulier dans les économies avancées ;
- Instabilité des cryptoactifs ;
- Tensions géopolitiques et fragmentation du commerce mondial etc.
Steve Keen craint que nous atteignions un moment Minsky de la dette privée. Selon lui, le véritable danger réside non pas dans la dette publique, mais dans la dette privée (ménages et entreprises), qu’il voit comme le moteur d’une instabilité endogène : nous approcherions le point où le service de la dette étouffe la demande globale. Si le crédit ne croît plus assez vite pour financer les dettes existantes, l’économie s’effondre. L’endettement des entreprises et des ménages auprès des banques est relativement stable. La dette levée auprès des institutions financières non bancaires est quant à elle en hausse et soulève un risque de crise financière à court et moyen terme. Entre 2022 et 2025, la part des actifs sous gestion est passée de 201 % du PIB américain à 268 %. Le taux d’endettement global de la Chine a beaucoup progressé pour s’établir à un niveau supérieur à 300 % du PIB.
Transition énergétique : l’ampleur de l’effort d’investissement
Même si la transition énergétique progresse, les investissements restent très en deçà des besoins. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) estime que les investissements nécessaires pour limiter le réchauffement à 2 °C représentent environ 4,5 % du PIB mondial, contre 2 % actuellement. D’autres évaluations évoquent 9 à 10 % du PIB mondial par an jusqu’en 2050 (Pierre-Franck Chevet, 2025 ; McKinsey Global Institute, 2023).
En 2025, un montant record de 2 300 milliards de dollars a été investi dans les entreprises, projets et technologies liés à la transition énergétique (soit 2 % du PIB mondial). Pour atteindre les objectifs du scénario zéro émission nette en 2050, il faudrait investir 4 800 milliards de dollars par an entre 2026 et 2030, puis 7 700 milliards entre 2031 et 2035 (soit un montant total d’investissements nécessaires équivalent à environ 6 % du PIB mondial), selon BloombergNEF (mai 2026). En Europe, l’Institut Rousseau estime à 1 600 milliards d’euros les investissements annuels nécessaires à la décarbonation de l’économie d’ici 2050, soit 10 % du PIB actuel de l’UE.
Vaclav Smil (2024) souligne que le coût réel de la transition est probablement sous-estimé, notamment en raison des dépassements de coûts massifs : 91,5 % des projets de plus d’un milliard de dollars dépassent leur budget initial, avec un dépassement moyen de 62 % (Flyvbjerg & Gardner, 2023). Smil estime que les économies avancées devraient consacrer 20 à 25 % de leur PIB annuel à la transition, ce qui implique des transferts massifs vers les pays à faible revenu.
Ces ordres de grandeur montrent que la transition ne peut être financée sans une réorientation profonde des priorités économiques, budgétaires et industrielles, ainsi qu’une planification stratégique renforcée.
Le goulot d’étranglement des matériaux critiques
Les matériaux critiques pourraient devenir un véritable goulot d’étranglement pour la transition. Selon le Global Critical Minerals Outlook 2025 de l’AIE, malgré une baisse temporaire des prix en 2024‑2025, un déficit structurel se profile dès 2030 : l’offre minière actuelle ne couvre que 50 à 60 % des volumes nécessaires pour atteindre le Net Zéro. L’Energy Transitions Commission estime qu’il n’existe pas de pénurie géologique majeure d’ici 2050, mais que le déploiement est freiné par des contraintes d’exécution, notamment un manque de capitaux. À l’inverse, Simon Michaux considère que les réserves géologiques de métaux clés — lithium, cobalt, cuivre — sont insuffisantes pour électrifier l’ensemble du parc automobile mondial. Dans ce contexte, les gains de productivité liés à l’IA risquent de ne pas se traduire par une hausse réelle de la production : nous pourrions tout simplement manquer des matériaux nécessaires pour fabriquer les biens et infrastructures permettant de rentabiliser ces investissements.
L’IA et le risque de moment Minsky
Hyman Minsky (1986) a démontré que la stabilité est par nature déstabilisante. Prolongeant les analyses de Keynes — qui, dans le chapitre 12 de sa Théorie générale, donne plusieurs raisons, selon lesquelles, les décisions d’investissement lorsqu’elles sont prises dans des conditions d’incertitude peuvent engendrer de l’instabilité —, Minsky soutient que la fragilité financière est un défaut endogène et inévitable du capitalisme financier. En période de tranquillité, l’euphorie économique pousse naturellement les agents à prendre des risques croissants, modifiant la structure de l’endettement.
Comme le rappelle Nouriel Roubini (2010), Minsky classifie alors les débiteurs en trois catégories :
- Les emprunteurs couverts (hedge) : leurs flux de trésorerie couvrent les intérêts et le principal de la dette.
- Les emprunteurs spéculatifs : leurs revenus ne paient que les intérêts ; ils doivent constamment refinancer le principal.
- Les emprunteurs de type Ponzi : les plus instables, dont les revenus ne couvrent ni les intérêts ni le principal. Ils parient exclusivement sur la hausse future de la valeur de leurs actifs.
Pendant un boom, la part des emprunteurs spéculatifs et Ponzi explose, dopée par l’envolée du prix des actifs qui incite à un surendettement généralisé.
Le système se dirige alors vers un point de rupture. Dès que le crédit se tarit ou que la valeur des actifs baisse, les investisseurs sont contraints de les liquider massivement pour obtenir des liquidités et rembourser leurs dettes. Cette ruée provoque un effondrement des prix, déclenchant un cercle vicieux de ventes à la sauvette. Ce retournement des marchés détruit la demande globale et plonge l’économie dans la crise et la déflation.
Les valorisations boursières massives reposent sur des promesses de gains de productivité futurs qui peinent à se matérialiser dans l’économie réelle. L’éclatement, même partiel, de la bulle technologique liée à l’IA pourrait paralyser les marchés obligataires souverains, rendant le refinancement des États (notamment les États-Unis) extrêmement périlleux.
Steve Keen estime que l’IA est probablement une technologie importante, mais les marchés financiers sont en train de la valoriser comme si ses bénéfices futurs étaient déjà certains. Selon une logique inspirée de Minsky, cette euphorie financée par le crédit peut déboucher sur une phase de désendettement et donc sur une récession si les revenus promis n’arrivent pas assez vite. Steve Keen voit surtout un risque de « moment Minsky » dans l’IA : pas nécessairement un effondrement économique mondial, mais une correction sévère des actifs liés à l’IA qui pourrait ensuite contaminer l’économie réelle. C’est très différent, mais c’est précisément le mécanisme que Minsky décrivait.
Certains experts estiment que les gains de productivité de l’IA s’ils arrivaient assez vite pourraient compenser le coût colossal de la fragmentation géopolitique et de la transition climatique. Ce scénario semble peu probable étant donné que les investissements actuels en matière d’intelligence artificielle, s’ils peuvent améliorer l’efficacité énergétique vont occasionner d’importants effets de rebond et alimenter les différentes bulles qui existent.
L’investissement massif des hyperscalers (Microsoft, Meta, Google, Amazon, Oracle) dans les infrastructures IA repose sur un mécanisme financier en boucle fermée : la hausse des valorisations justifie celle des capex, qui signale une demande future, qui renforce les valorisations. Le financement bascule progressivement du cash-flow propre vers la dette (asset-backed finance, joint-ventures, vendor financing), avec des signaux de tension visibles — le CDS à 5 ans d’Oracle a plus que triplé depuis septembre. Michael Burry a formulé la critique la plus précise de ce cycle : les hyperscalers amortissent leur matériel Nvidia sur 5 à 6 ans, alors que le rythme de renouvellement des puces implique une vie économique réelle de 2 à 3 ans, ce qui sous-estimerait la dépréciation sectorielle d’environ 176 milliards de dollars entre 2026 et 2028, gonflant artificiellement les bénéfices d’Oracle et Meta respectivement de 27 % et 21 %. Cette thèse s’appuie sur des données SEC vérifiables (changements documentés de durée de vie utile), mais ses limites sont réelles : elle confond potentiellement le cycle d’obsolescence des puces de frontière avec un « modèle en cascade » où le matériel dégradé continue de générer du revenu sur des tâches moins exigeantes ; les auditeurs valident ces durées avec des données d’utilisation réelles ; et les marchés de capitaux et agences de notation se concentrent davantage sur l’EBITDA que sur le résultat net affecté par la dépréciation, limitant l’impact pratique même si Burry a raison sur le fond comptable.
Face aux restrictions d’accès et à l’explosion des coûts des IA américaines, de nombreuses entreprises américaines (comme Microsoft, Airbnb ou Uber) migrent discrètement vers des modèles open-source chinois puissants.
En février 2026, Fidelity[2] estimait que les entreprises finançaient leur capex IA presque entièrement sur leurs profits plutôt que par la dette, ce qui limiterait le risque de tension systémique : le ratio capex/FCF du Russell 3000 culminait à près de 4x en 2000, contre moins de 1x aujourd’hui. Ce constat date toutefois d’avant le basculement vers un financement par la dette que documentent des sources plus récentes (MUFG, CNBC) ainsi que le rapport de la BRI cité ci-dessous — l’écart entre ces deux lectures illustre la rapidité avec laquelle la structure de financement du secteur s’est transformée en quelques mois.
Le rapport économique annuel 2026 de la Banque des règlements internationaux (BRI / BIS), publié le 28 juin 2026, estime que la stabilité financière ne peut plus être abordée en silos. L’exubérance de la tech (financée par la dette et le shadow banking) et la fragilité budgétaire des États se nourrissent mutuellement. Face à ce cocktail macroprudentiel, la BRI appelle urgemment à une discipline budgétaire accrue pour reconstituer des marges de manœuvre, et au renforcement de la surveillance réglementaire sur les structures de financement non bancaires de la tech.
Le rapport documente le basculement d’un narratif de gains de productivité futurs vers un risque de crise de surinvestissement classique (analogue à l’électrification des années 1920 ou aux télécoms de la fin des années 1990).
Les cinq plus grands hyperscalers mondiaux ont déployé plus de 1 000 milliards de dollars de dépenses d’investissement (Capex) sur le bloc biennal 2025-2026. La BRI souligne la divergence fondamentale entre des flux de trésorerie opérationnels quasi intégralement absorbés par ces infrastructures et des rendements commerciaux immédiats encore hypothétiques. Le rapport met en garde contre le « mur de dépréciation » à l’horizon 2027-2030 : l’amortissement d’actifs technologiques à cycle de vie court (5 à 6 ans) menace de cannibaliser le résultat net cumulé de ces géants.
Les goulets d’étranglement persistants sur la chaîne des semi-conducteurs et la saturation des capacités énergétiques font grimper les coûts sous-jacents. Si le retour sur investissement déçoit, la BRI redoute un retournement brutal des anticipations, transformant ce boom en un « investment bust » prolongé capable de déstabiliser les marchés d’actions et de resserrer mécaniquement les conditions de crédit mondiales.
La BRI met en lumière des arrangements privés complexes où les hyperscalers et les concepteurs de puces prennent des participations au capital de laboratoires d’IA ou de fournisseurs de « neocloud ». En contrepartie, ces entités s’engagent par des contrats pluriannuels à acheter de la puissance de calcul ou des puces à ces mêmes investisseurs. Ce mécanisme gonfle artificiellement les revenus nominaux affichés (forward revenues) et masque la réalité du profil de risque.
Traditionnellement, le risque de boucle de rétroaction négative liait la solvabilité des États à celle de leurs banques domestiques. En 2026, la BRI redéfinit ce concept : le marché de la dette souveraine est désormais massivement intermédié et arbitré par des fonds spéculatifs (hedge funds) hautement endettés et des intermédiaires financiers non bancaires (NBFI).
Cette configuration crée une fragilité intrinsèque des marchés de taux cœurs (comme les Treasuries ou les obligations de la zone euro). En cas de regain d’inflation (potentiellement alimenté par les tensions géopolitiques ou les chocs de coûts de l’énergie), les banques centrales seraient contraintes de maintenir des politiques restrictives. La BRI prévient que l’interaction entre une dette publique insoutenable et la volatilité de ces acteurs de marché non régulés peut provoquer des corrections brutales et illiquides sur les obligations d’État, propageant un choc systémique immédiat à l’ensemble de la sphère financière.
La concurrence pour l’électricité, les métaux et l’eau
L’infrastructure de l’IA (les centres de données) exige une quantité colossale d’énergie. En accaparant une partie de l’électricité bas-carbone disponible, l’IA évince une partie de l’électrification du reste de l’industrie et des transports.
La concurrence des métaux rares nécessaires à l’intelligence artificielle face à la transition énergétique est réelle et documentée. Les deux secteurs sont en concurrence directe sur le cuivre, le lithium, le cobalt, les terres rares, le nickel — nécessaires à la fois aux semi-conducteurs, data centers, aux batteries, éoliennes, et réseaux électriques. Les data centers IA ont aussi un appétit électrique massif qui entre en concurrence directe avec l’électrification d’autres secteurs (transport, industrie) pour la même capacité de production renouvelable additionnelle.
L’intelligence artificielle nécessite d’importants besoins en eau, alors même que le cycle de l’eau douce est une limite planétaire que l’humanité a déjà dépassée.
Une exposition asymétrique : États-Unis contre Europe
Selon la théorie financière de Minsky, la violence d’une crise dépend du niveau de fragilité financière accumulé. À ce jeu, les États-Unis sont beaucoup plus vulnérables à une correction systémique que l’Europe.
La capitalisation boursière des géants de la tech américaine (les « Magnificent Seven ») représente une part disproportionnée du PIB et des indices financiers mondiaux. Un éclatement de la bulle de l’IA provoquerait un effet de richesse négatif massif aux États-Unis : la chute des actions détruira l’épargne des ménages et l’accès au crédit des entreprises, contractant immédiatement la demande globale (concept keynésien d’effondrement de l’efficacité marginale du capital). Le système financier américain est plus profondément financiarisé et dépendant de la dette de marché (shadow banking) que le système européen, plus intermédié par les banques de dépôt.
Une partie du choc se matérialisera par une crise d’offre majeure (destruction d’infrastructures, ruptures d’approvisionnement en énergie et métaux). Face à une crise d’offre, l’économie américaine souffre d’une immense rigidité structurelle. Son modèle urbain et de consommation exige un flux minimal d’énergie par habitant très élevé. Si l’énergie manque ou devient hors de prix, le système ne peut pas s’adapter sans une récession brutale. L’Europe consomme environ 2 fois moins d’énergie par habitant que les États-Unis pour un niveau de vie comparable. Cela signifie que l’économie européenne est structurellement plus efficiente. En cas de contraction forcée des ressources, une économie déjà « sobre » a moins de « gras » à couper, mais elle est aussi moins dépendante des fluctuations massives des prix énergétiques mondiaux. L’étalement urbain (dépendance totale à la voiture), la taille des logements et le mode de consommation aux États-Unis créent une inertie structurelle. Il est beaucoup plus difficile et coûteux de transformer une ville américaine pensée pour le pétrole qu’une ville européenne dense dotée de transports en commun.
L’Europe, par sa sobriété relative et ses infrastructures d’efficience (transports publics, compacité urbaine), dispose d’un multiplicateur keynésien moins exposé aux chocs d’importation d’énergie, à condition qu’elle parvienne à stabiliser ses chaînes d’approvisionnement en métaux. L’Europe est toutefois structurellement dépendante des importations de métaux critiques et exposée aux mêmes chaînes d’approvisionnement mondiales que les États-Unis pour l’électrification. Une récession comprimerait le commerce extérieur rendant l’approvisionnement en métaux plus difficile. Les fonds de pension européens sont par ailleurs indirectement exposés aux marchés des actions aux États-Unis.
La fragilité du moteur du monde
La Chine est davantage protégée du risque de panique bancaire systémique étant donné que l’État contrôle à la fois les banques, les entreprises débitrices et la banque centrale. La Chine pourrait étaler les chocs en restructurant administrativement les dettes, transformant un krach brutal en une lente stagnation déflationniste (ce que l’on observe déjà en partie). L’absence de marché de capitaux décentralisé empêche le mécanisme de vente forcée et contagion des prix qui définit le moment Minsky.
L’économie chinoise commence par ailleurs à montrer des signes de faiblesses. Le modèle de croissance de la Chine est confronté à des défis croissants liés aux déséquilibres internes et externes. Le FMI estime que la croissance chinoise devrait s’établir à 4,5% en 2026 et devrait ensuite continuer à ralentir en raison de la diminution de la population active, de la baisse des rendements des investissements et du ralentissement de la croissance de la productivité. Le principal risque intérieur réside dans une contraction plus forte que prévu du secteur immobilier qui, combinée à des niveaux d’endettement élevés, pourrait contribuer à un affaiblissement accru de la demande intérieure, à une déflation persistante et à une dépendance continue vis-à-vis des exportations. Une nouvelle escalade des tensions commerciales constitue le principal risque extérieur de ralentissement de la croissance chinoise.
Si la Chine peut administrer sa dette, elle ne peut pas administrer la physique. Le canal principal n’est pas nécessairement le canal financier, mais plutôt un choc d’offre direct. Contrairement aux États-Unis qui peuvent absorber un choc climatique en réduisant la consommation de services, la Chine produit les biens physiques du monde — un choc climatique s’y traduit presque mécaniquement par une perte de production, pas seulement par une perte de valeur d’actifs :
Le cœur industriel côtier de la Chine est exposé : Shanghai, Shenzhen, le delta de la rivière des Perles concentrent une part disproportionnée du PIB manufacturier et sont exposés à la montée du niveau de la mer et aux typhons plus intenses — c’est une destruction de capital productif, pas une correction de portefeuille.
Les méga sécheresses sur le Yangtsé (déjà vécues en 2022) réduisent simultanément l’hydroélectricité et le refroidissement des centrales thermiques/nucléaires — un choc hydrique devient un choc électrique, qui percute directement l’industrie lourde et les data centers IA évoqués plus haut. La Chine importe l’essentiel de son soja, une bonne partie de son pétrole et de son fer. Si le modèle Meadows se vérifie (contraction du commerce mondial vers 2040, ou plus tôt via des chocs climatiques synchronisés sur plusieurs bassins agricoles), l’approvisionnement chinois se grippe sans que Pékin y puisse grand-chose — c’est un risque géopolitique autant qu’économique.
La Chine mène sa transition de manière centralisée, mais elle fait face à une contradiction énergétique absolue : elle installe des capacités renouvelables gigantesques, mais elle continue d’ouvrir des centrales au charbon pour garantir la stabilité de son réseau et alimenter ses industries lourdes… et ses infrastructures d’IA.
Si la crise climatique ou l’épuisement des ressources mondiales force une réduction rapide des actifs carbonés, la Chine subira un choc de production direct. Contrairement aux États-Unis (qui peuvent consommer moins de services ou de gadgets), la Chine produit les biens physiques du monde. Une baisse de l’énergie disponible s’y traduit immédiatement par une baisse de la production matérielle.
Le dégonflement des bulles : plusieurs issues sont possibles
L’État pourrait ne pas rembourser les pertes, sans rien annoncer non plus. Dans ce scénario, les actifs fossiles perdent progressivement de leur valeur au fil des régulations, des taxes carbone montantes, des obligations de déclaration ESG qui rendraient le financement plus coûteux. Les détenteurs voient leurs actifs se déprécier lentement dans leurs bilans. Ceux qui anticipent vendent à temps ; ceux qui attendent trop ne trouvent plus d’acheteurs. Cette stratégie est politiquement commode mais économiquement inefficace car elle crée de l’incertitude qui retarde l’investissement dans les deux camps. Actuellement c’est surtout l’Europe qui réglemente et les régulations actuelles sont trop faibles. Il faudrait que des changements politiques profonds aient lieu très rapidement pour que ce type de scénario puisse avoir un impact permettant de limiter les dégâts, ce qui est très peu probable à court terme.
Dans un scénario de bail-in contrôlé, les créanciers des entreprises fossiles insolvables seraient contraints de convertir une partie de leur dette en capital, sur le modèle de la résolution bancaire européenne post-2008, acceptant une décote négociée. L’État orchestrerait sans injecter de fonds publics. Les obligataires récupèreraient par exemple 60 à 80 cents par dollar ; les actionnaires seraient dilués massivement. Les fonds de pension qui détiennent ces obligations enregistreraient des pertes comptables, ce qui pourrait déclencher des appels de marge ou forcer des ventes d’autres actifs, d’où un risque de contagion et de récession voire de dépression.
Dans un scénario de faillite organisée par procédure judiciaire (basée sur le Chapter 11 américain ou des procédures équivalentes en Europe), les entreprises en faillite continueraient d’opérer pendant la restructuration. Les actifs seraient valorisés par des experts. Les créanciers senior (obligations sécurisées, prêts bancaires) récupéreraient en priorité — souvent 40 à 70 cents par dollar selon la qualité des actifs physiques sous-jacents (une raffinerie a une valeur de démantèlement ; un droit d’extraction de charbon non extractible en a zéro). Les créanciers junior et les actionnaires perdent tout ou presque. Pour les fonds de pension, qui détiennent souvent des obligations investment-grade de compagnies pétrolières et d’autres entreprises impactées, les pertes sont réelles mais absorbables si elles sont dispersées dans de grands portefeuilles diversifiés.
Le défaut souverain des États rentiers fossiles serait la conséquence la plus systémique. Les États dont les budgets dépendent à 60 à 80 % des revenus fossiles — Arabie saoudite, Russie, Nigeria, Venezuela, Irak — verraient leurs recettes fiscales s’effondrer avant même que leurs actifs physiques ne soient dépréciés. Leurs obligations souveraines, détenues par des banques européennes et américaines, feront défaut en cascade. C’est le canal de contagion le plus sous-estimé dans les scénarios de transition rapide. Une restructuration de dette souveraine de l’Arabie saoudite serait un événement systémique de l’ampleur de la crise grecque de 2010 — mais avec un PIB quinze fois supérieur.
Si plusieurs des issues précédentes se produisent simultanément et de façon non coordonnée — entreprises fossiles en faillite, États rentiers en défaut, fonds de pension contraints de liquider d’autres actifs pour couvrir leurs pertes — on entre dans une dynamique de vente forcée généralisée. Les corrélations entre classes d’actifs convergent vers 1, comme en 2008. La banque centrale doit intervenir en acheteur de dernier ressort — mais cette fois avec des bilans déjà gonflés par les QE post-2008 et post-Covid, ce qui réduit sa marge de manœuvre et sa crédibilité.
Les conséquences seront différentes selon les acteurs. Pour un fonds de pension avec 5 % d’exposition aux obligations fossiles, les pertes seraient absorbables si le choc est graduel, potentiellement déstabilisantes si celui-ci est brutal. Pour un petit actionnaire de majors pétrolières via un PEA, la perte serait totale en cas de faillite, partielle en cas de restructuration.
Une banque ayant prêté à des majors pétrolières ou à des États fossiles ferait face à une dépréciation potentielle de ses actifs, voire à une insolvabilité si l’exposition est concentrée. Les stress tests climatiques de la BCE commencent à cartographier ces expositions — les résultats publiés en 2022 étaient préoccupants même sous des scénarios de transition ordonnée.
Un État rentier comme l’Arabie saoudite ou la Russie risque un effondrement des recettes fiscales, une incapacité à maintenir les dépenses sociales qui achètent la paix politique intérieure et une instabilité politique majeure. Ce n’est pas un risque financier abstrait, c’est un risque géopolitique de premier ordre, avec des conséquences migratoires et sécuritaires directes pour l’Europe.
Conclusion : qui paiera, et quand ?
Ces deux dynamiques ne s’annulent pas : elles se cumulent. Le dégonflement, même partiel, de la bulle IA ne desserrera pas la contrainte physique — la demande de métaux critiques et d’électricité bas-carbone restera forte, et les dommages climatiques déjà engagés continueront de peser sur la croissance, indépendamment du sort des marchés financiers. À l’inverse, un choc climatique majeur — sécheresse sur le Yangtsé, submersion du delta des Perles, canicule européenne — peut tout aussi bien précipiter la correction financière en dégradant brutalement la valeur d’actifs déjà fragiles. Les trajectoires de sortie ne sont pas non plus symétriques selon les zones géographiques : les États-Unis concentrent le risque financier via leur exposition boursière et leur dépendance énergétique structurelle ; l’Europe reste vulnérable via ses importations de métaux et son exposition indirecte aux marchés américains ; la Chine peut administrer sa dette, mais pas la physique de ses fleuves ni de ses côtes.
Une bulle IA existe probablement et pourrait se dégonfler partiellement à moyen terme. Même en cas de correction, les investissements se poursuivront, aggravant la pression sur les ressources énergétiques, les métaux critiques et les limites planétaires. L’IA est une technologie fascinante mais la manière dont nous la développons actuellement doit être radicalement modifiée. Les énormes investissements en matière d’IA vont engendrer un coût (non pris en compte dans nos systèmes comptables) que les humains vont payer dans quelques années. Et ce coût sera colossal.
Il n’existe pas de scénario de transition où personne ne perd. La véritable politique consiste à décider lucidement qui supportera les pertes, dans quel ordre, et avec quels mécanismes d’amortissement, tout en préservant les plus vulnérables — avant que les marchés ne l’imposent dans le désordre et la panique.
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[1] Voir à ce sujet l’article publié par le Financial Times en 2025
[2] https://www.fidelity.com/learning-center/trading-investing/ai-bubble
